Le lendemain matin, Damiel est debout, les manches retroussées, retenant la corde autour de laquelle Marion tournoie sans cesse, tel un cercle magique incarné par un corps humain. En la regardant voler et tournoyer en s’arrondissant, puis redevenir longue et fine, il songe:
"Quelque chose est arrivé qui continue d’arriver, qui me lie. C’était la nuit et c’est maintenant le jour, plus encore à présent. Qui était qui? J’étais en elle et elle était autour de moi. Qui peut affirmer au monde qu’il a jamais été ensemble avec un autre humain? Je suis ensemble! Ce n’est pas un enfant mortel qui a été conçu, mais une commune image immortelle.
Cette nuit, j’ai appris à m’étonner. Elle est venue me ramener chez moi et j’ai trouvé ce chez moi. Il était une fois... Il était une fois et donc il sera. L’image que nous avons conçue accompagnera ma mort. J’aurai vécu dans cette image. Ce n’est que l’étonnement devant nous deux, l’étonnement devant l’homme et la femme, qui a fait de moi un humain. Je sais maintenant ce qu’aucun ange ne sait..."
Pour Marion, l’amour c’est être seule et entière "avec" l’autre, et non pas être sa moitié. Après leur première nuit d’amour, Damiel dit qu’il a ressenti pour la première fois le fait d’être "ensemble".
Il dit: "je suis ensemble" et pas "nous sommes ensemble", ce qui signifie qu’il est complet, qu’il a intégré son féminin.
La dernière scène montre Marion tournant autour de la corde que tient Damiel. La corde établit un lien indissoluble entre eux.
C’est comme si une inversion s’était produite qui les rend tous deux complets: l’ange est rivé au sol, il a les pieds sur terre et l’humaine voltige dans les airs, aérienne, et s’accomplit dans le cercle formé par son corps et la corde.
Toute connaissance de soi suppose cette forme d’introspection: on tourne autour de soi jusqu’à ce que l’on puisse atteindre le centre de son être, dans un mouvement de spirale.
Lorsque tout "tourne rond", tout va bien, mais on peut aussi "tourner en rond" indéfiniment sans parvenir à sortir du "cercle vicieux".
Ici, tout "tourne rond" grâce à l’’union entre Marion et Damiel. Cette union est une ouverture sur le monde, une rédemption mutuelle, qui a une incidence sur l’humanité entière, sur la collectivité, sur la ville divisée, et va contribuer à l'unifier.
Marion dit dans son magnifique monologue final: "Nous sommes sur la place du peuple et tout le peuple désire la même chose que nous…"
Cette union va faire naître un enfant spirituel et non un enfant biologique, le fruit de l'union des contraires et de l’amour qui en résulte.
Et, ainsi que le dit R.M. Rilke:
"L’amour ne sera plus le commerce d’un homme et d’une femme, mais celui d’une humanité avec une autre. Il sera cet amour que nous préparons, en luttant durement: deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant et s’inclinant l’une devant l’autre."