Il venait de terminer de classer son courrier et feuilletait l’un des classeurs, lorsqu’il s’interrompit pour aller prendre dans la cuisine une bouteille de bière. Il l’ouvrit et revint à sa place. Le classeur béant sous ses yeux tandis qu’il sirotait la bière.
Il aimait la bière. Elle engourdissait, créant une douce somnolence, une mollesse dans le corps. Elle descendait en lui, coulait dans ses membres comme dans un gouffre sans fond. Mais au lieu de donner le vertige ou l’ivresse, elle répandait sur son passage chaleur et bien-être. Plus il en buvait, plus il désirait en boire. Le gouffre qu'elle creusait en lui était de plus en plus profond.
Au fil des années, elle avait imprégné son corps, son esprit, sa mémoire. Fil conducteur de sa vie, menant de l’enfance à l’âge adulte, passant par l’adolescence et la jeunesse, elle le conduisait inexorablement vers la fin.
Lorsqu’il eut terminé de boire, il retourna dans la cuisine.
Il y avait une armoire remplie de boîtes en fer blanc de formes diverses qui contenaient tout ce qu’il ne pouvait pas intégrer dans ses classeurs. Vieux passeports, cartes d’identité périmées, agendas. Presque tous les agendas de sa vie. De petits agendas reliés en cuir dans lesquels étaient consignés les événements importants, ceux qu’il jugeait nécessaire d’inscrire dans le temps. Soit dans un langage codé, soit en une seule initiale.
Dans une autre boîte, des carnets noircis par sa petite écriture serrée, qui parfois, sous l’effet de la bière, s’étendait, s’élargissait, esquissait des arabesques fantasques sur la page.
Au milieu des carnets gisait une vieille lettre jaunie avec, serrée contre elle, une photo déchirée et recollée. C’était une photo de sa mère.
Il prit le tout avec précaution et revint s’installer à sa table. Depuis de longues années, il n’avait pas ouvert cette boîte et son contenu était resté enfoui au fond de lui. Il but encore de la bière, les yeux mi-clos. Il avait écrit cette lettre à sa mère il y a très longtemps. Une lettre de plusieurs pages. Mais il ne l’avait jamais envoyée.
Négligeant la lettre pliée sur la table, il prit la photo et le regarda fixement. Elle paraissait si jeune sur cette photo, si fragile, et pourtant éblouissante. Il tenait la photo entre ses doigts avec douceur. Puis il la retourna, la caressant légèrement.
En lui, la bière ouvrait lentement la voie à la mémoire. Mais ce n’était plus une mémoire classée, étiquetée. C’était autre chose, de plus vivant. De plus douloureux aussi. Une image lointaine qui s’ébauchait, incertaine, puis devenait de plus en plus précise; comme si elle franchissait tous les paliers pour peu à peu atteindre sa conscience.