"Regardez, mes amis, s’écria une voix claire, regardez donc ce vieux menhir! Je n’en ai jamais vu d’aussi admirable. Si on le taillait un peu, on pourrait l’ériger au sommet de la tour du palais. Cela plairait fort à la princesse.
- Mon prince, répondit une autre voix, il est vrai, mais comment le déraciner et le transporter? C’est absolument impossible!
- Rien n’est impossible! s’écria gaiement le prince, qui était jeune et vigoureux. Ma princesse aime les vieilles pierres: je vais lui faire grand plaisir assurément. Holà, par ici, vingt hommes avec moi, des cordes épaisses et des pelles!"
Tous s’activèrent autour du menhir, creusant la terre, l’entourant de cordages avec précaution. Après plusieurs heures d’un travail acharné, il fut enfin ébranlé dans ses fondations, étendu à terre, puis transporté sur un immense chariot.
"Adieu! lui cria la rosière éplorée qui avait suivi la scène."
Il ne répondit rien, semblant mort. Elle se sentit si misérable qu’elle crut qu’elle allait s’effondrer. Jamais elle n’aurait pu imaginer qu’elle fût si attachée à cette odieuse vieille pierre. Hélas, il en était ainsi.
Au moment où elle s’affaissait au bord de la rivière, ses fines branches resserrées autour d’elle, elle entendit la voix du prince s’élever:
"Voyez, là, au bord de la rivière, ce roseau! J’ai une autre idée. Emportons-le avec ses racines pour le replanter dans les jardins du palais, au bord du bassin. Ce sera d’un effet charmant avec celui que nous avons déjà."
C’est ainsi que la rosière fut déracinée elle aussi et emportée, ressentant mille douleurs qui la firent sangloter. Mais lorsqu’elle se retrouva sur le chariot à côté du menhir couché sur son flanc, elle se sentit rassurée, malgré l’aspect déplorable de son compagnon.
"Tu vois, entendit-elle subitement, toi qui m’avais toujours dit que je ne changerais jamais, tu t’es bien trompée!
- Oh! s’exclama-t-elle avec joie, tu n’es donc pas mort. C’est merveilleux! Nous allons vivre dans un palais et tu seras taillé. Tu verras comme cela te transformera et comme tu seras heureux.
- Pour le moment, bougonna-t-il, j’en ai assez d’être dans cette ridicule position!
- Mais quel sot orgueil!" lui lança-t-elle joyeusement. Pour elle, une nouvelle vie allait commencer et plus rien d’autre ne comptait.
A l’issue d’un long voyage, ils parvinrent enfin en vue d’un palais somptueux, au milieu duquel s’élevait une tour. Autour s’étendaient de vastes jardins, emplis des espèces les plus variées qui ravirent les yeux de la rosière. Mais quelle ne fut sa surprise de découvrir, au bord d’un bassin où évoluaient des poissons aux couleurs vives, un beau roseau dont l’harmonie et la luxuriance l’éblouirent. Elle fut aussitôt plantée à ses côtés, si près que leurs branches s’entremêlèrent et qu’ils tombèrent en amour au premier contact.
"Ces deux-là ne se quitteront plus jamais! s’esclaffa le prince avec un sourire à l’adresse de ses compagnons."
Quant au menhir, il fut porté dans l’atelier de sculpture du palais. Les artistes le taillèrent avec tant d’adresse et d’art qu’ils en réalisèrent une pierre magnifique, aux formes arrondies, qui avait retrouvé tout le lustre de sa jeunesse. Il fut décidé de le placer au sommet de la tour, d’où l’on pourrait l’admirer de toutes parts.