Au fil du temps, d'autres disparurent. Puis ils furent de plus en plus nombreux à déserter la forêt qui ne les nourrissait plus. Leurs compagnons commencèrent alors à s'en inquiéter et partirent à leur recherche. Cela dura longtemps. Mais ils ne se décourageaient pas, comme si cette quête donnait un sens à leur sinistre existence.
Enfin, un jour, ils les retrouvèrent comme par miracle, à la lisière de la forêt infinie. Certains étaient seuls, d’autres en petits groupes. Sans se concerter, ils s’étaient mis à exercer une activité étrange et incompréhensible à ceux qui étaient partis à leur recherche.
Ils défrichaient la terre envahie de broussaille, ils taillaient des chemins dans la forêt, ils élaguaient les buissons impénétrables. Ils vivaient en plein soleil, démunis certes mais rayonnants de leur oeuvre de déblayage qui leur insufflait énergie et élan vital.
Chacun d’eux, un jour, avait eu le désir de tailler dans la masse d’arbres et de sous-bois pour ouvrir un chemin à ses semblables. Chemin vers la lumière, vers les terres fertiles, vers l’abondance de la vie.
Ils étaient devenus des défricheurs et des passeurs de vie. Bien que peu nombreux, ils espéraient libérer les misérables de la malédiction de l’infinie forêt obscure. Et chaque jour, d'autres hommes des bas-fonds les rejoignaient pour oeuvrer avec eux.
C’est ainsi que le peuple des misérables, des bas-fonds, s’était engagé dans la transformation de la nature. Tout en défrichant, ils s’appropriaient de plus en plus de terres vierges, les semaient et récoltaient le fruit de leurs semailles.
Ils attiraient également les humains qui vivaient dans les branchages et voyaient au bas luire la terre fertilisée. Irrésistiblement, ils descendaient de leurs arbres et se joignaient à eux.
Hélas, ceux qui vivaient au sommet des arbres ne voyaient rien de ce qui survenait en bas. Ils ne regardaient que le ciel et les rayons de lumière qui les atteignaient. Ils ne changeaient pas de place, ni d’habitudes, demeurant immobiles dans leurs palais, à demi-morts.
Pendant ce temps, se poursuivait le défrichage à la lisière de la forêt et de plus en plus d’hommes descendaient des arbres pour s’associer à la fécondation de la terre.
Ceux qui poursuivaient cette oeuvre vivaient à présent en plein jour, jouissaient de la chaleur et de la lumière du soleil, faisaient naître les fruits de la terre. Et croissaient eux-mêmes comme des arbres.