Le vent, le froid glacial la nuit, le sable mouvant le jour, les trous où elle tombait parfois, laissant son corps meurtri, la soif, la faim lancinante, tout cela avait sur elle un effet étrange. Elle qui avait tant voulu mourir, voilà qu’elle se sentait vraiment mourir. Elle qui se croyait solitaire, elle ignorait ce qu’était la solitude du désert.
Avant, il y avait toujours une possibilité, un espoir, un lien à établir avec la vie, on pouvait se faire plaisir, même si ce n’était que par intermittences. Mais là, dans cette contrée vide, incertaine, instable, il n’y avait plus rien: parfois une plante desséchée, ou un animal insolite qui fondait dans le sable. La nuit, elle s’abreuvait de rosée, le jour elle grignotait quelque racine aride. Elle avait toujours faim, toujours soif, toujours chaud et toujours froid. Et elle découvrait les larmes, elle qui n’avait jamais pleuré, même dans ses moments les plus pénibles. Elle y goûta, mais elles étaient trop salées pour s’en désaltérer. Alors elle les laissait s’écouler sur tout son corps, se vidant de plus en plus.
Tout cela était terrible. Elle avait envie de s’arrêter, de pleurer tout son soûl et de laisser le soleil la brûler pour de bon, jusqu’à ce qu’il ne restât d’elle qu’un petit tas de cendres. Oh oui! En finir une fois pour toutes était son désir le plus intense.
Alors elle s’arrêta. Elle n’irait pas plus loin. Il n’y avait rien au-delà et le monde tant convoité n’était qu’illusion et mirage. Elle ne pouvait retourner en arrière, jamais elle ne retrouverait son chemin ni n’en aurait la force. Il ne lui restait qu’à mourir, à s’abandonner à cette rudesse, cette dureté, cette misère.
Alors qu’elle s’apprêtait à se laisser enterrer dans le sable, elle entendit une voix dire:
"Arrête, petite, que fais-tu? Continue ta route!
- Facile à dire, put-elle articuler malgré son épuisement, je n’ai plus envie de vivre, c’est fini, je m’en vais.
- Où t’en vas-tu ainsi? demanda encore la voix.
- Je ne sais pas, nulle part. Et puis, qui es-tu, toi, pour m’interroger de la sorte et m’empêcher de mourir?
- Je suis un esprit, un esprit du désert. Si tu ouvrais les yeux, tu pourrais me voir.
- Ouvrir les yeux, tu en as de bonnes! Ils sont si pleins de sable qu’il y a bien longtemps que je n’y vois plus rien!
- Allons, un petit effort, ce n’est pas si difficile, il te suffit de les tourner à plusieurs reprises dans leurs orbites, comme tu savais si bien le faire, et le sable tombera de lui-même."
La caméléone fit ce que la voix lui conseillait et, ô surprise, les grains de sable tombèrent comme par miracle, ses yeux se dessillèrent et, pour la première fois depuis son départ, elle vit quelque chose devant elle.
C’était une grande forme, humaine, pensa-t-elle, assise sur un monticule de sable. Elle était vêtue d’étoffes d’un bleu clair comme le ciel et trois drôles d’oiseaux l’accompagnaient: deux étaient juchés sur ses épaules et le troisième, plus petit, sur sa tête.
"Un tel personnage et des oiseaux dans le désert, se dit la caméléone, c’est impossible, j’ai sans doute une vision!"