Or, voilà que le hameçon du pêcheur se prit dans les os du squelette de la femme. "Oh, se dit-il, je tiens là une belle prise!" Tandis qu’il se battait avec ce poids énorme, la mer se mit à bouillonner, secouant son kayak, car la femme squelette se débattait pour tenter de se libérer. Plus elle luttait, plus elle s’emmêlait dans la ligne. S’étant retourné pour rassembler son filet, le pêcheur ne vit donc pas son crâne chauve apparaître, ni les petites créatures coralliennes qui scintillaient dans ses orbites, ni les crustacés sur ses vieilles dents d’ivoire.
Quand il se retourna, le corps entier avait émergé et était suspendu à son kayak par ses longues dents de devant.
Ayant attrapé quelque chose, le pêcheur croit à une "bonne prise", mais il ne ramène pas de poisson. Attachée à sa ligne, il y a un horrible squelette de femme.
"Aooooh!" cria-t-il de terreur. Il lui assena un coup de pagaie et se mit à ramer comme un fou vers le rivage. Mais il ne s’était pas rendu compte qu’elle s’était entortillée dans sa ligne, et il était de plus en plus terrifié. Il avait beau faire des zigzags, elle suivait. Son haleine dégageait des nuages de vapeur, et ses bras se tendaient comme pour le saisir.
Soudain, le pêcheur doit affronter la mort sous la forme d’une femme morte, ce qui est une expérience pour le moins terrifiante.
Sur le plan psychologique, il doit prendre conscience de son propre féminin qui est mort, de la mort de son âme, ainsi que de l’aspect cyclique de la vie avec sa possibilité de mort et renaissance.
Il doit intégrer cette insupportable vérité: derrière toute forme vivante, se dissimule la mort, symbolisée par le squelette.
La femme-squelette surgit de l’eau, c’est-à-dire de l’inconscient: elle est donc un contenu archétypique de l’inconscient qui s’éveille en lui.
Cette femme s’est retrouvée dans cette situation en raison d’une malédiction jetée par son père: en la jetant à l’eau, son père l’a rejetée dans l’inconscient, l’a refoulée, et l’a laissée dépérir et mourir d’inanition. Et en rejetant sa fille, le père a laissé mourir son propre féminin, son âme.
C’est le pêcheur qui va la retrouver et la libérer: le pêcheur est une figure archétypique, comme le chasseur ou le berger.
Dans le christianisme, on parle de pêcheurs d’hommes. Pêcher un homme, c’est le ramener à la conscience, le ramener de l’inconscience à la conscience, lui redonner vie, le faire renaître.