"Viens! lui dit-il avec désinvolture, en la prenant par les épaules et la poussant dans la rue. Viens avec moi. Tout est prévu. On m’a dit de t’emmener. Je suis là pour cela. Allons, marchons, éloignons-nous de ce lieu. Tu n’as plus rien à y faire.
- Qui es-tu pour me parler ainsi? rétorqua-t-elle indignée. Tu pourrais tout aussi bien me porter sur ton dos!
- C’est une idée, en effet, acquiesça l’homme en souriant de toutes ses dents. Mais tu peux marcher. Tu n’as pas besoin qu’on te porte. On m’a simplement demandé de te guider, de te réconforter et de t’emmener.
- Où m’emmènes-tu?
- Tu verras! À présent, hâtons-nous. Le spectacle est fini!"
Elle le suivit. Sans penser à rien. Elle se souvenait de la fontaine, de la merveilleuse femme noire qui s’y baignait. Mais elle ne se souvenait pas de la voix qui lui avait parlé, lorsqu’elle était étendue par terre.
Ils longèrent la rivière. L’homme la soutenait, son bras entourant ses épaules. Elle sentait qu’elle marchait vite et bien, sans douleur. L’homme était léger et gai, il déversait un flot de paroles qu’elle ne parvenait pas à suivre, mais qui lui faisaient du bien et la stimulaient.
Il n’y avait plus âme qui vive dans la rue. Tout le monde s’était dispersé. Cela lui importait peu. Elle n’était plus seule. Et elle savait qu’elle allait quelque part. Qu’elle y arriverait grâce à ce magicien surgi de nulle part. Elle ne s’intéressait plus à l’extraordinaire femme noire qui s’était donnée en spectacle sur le pont. Elle se laissait aller près de l’homme qui l’entraînait hors de la ville, toujours plus loin.
Ils se retrouvèrent dans la campagne obscure. Mais au loin, une lueur guidait leurs pas, comme une étoile. Enfin, ils arrivèrent devant une maison emplie de monde. Ils entrèrent et le magicien les salua tous. Ce n’étaient pas les mêmes personnes que ceux de la ville, qui l’ignoraient et passaient à côté d’elle sans la voir.
Ceux-là étaient d’une gaieté folle et s’apostrophaient avec chaleur. La salle était baignée de lumière. Une lumière éclatante et chaude.
"Comprends-tu enfin? lui glissa l’homme à l’oreille. Comprends-tu à présent?
- Non.
- Tu es arrivée chez toi!"
Alors, elle les vit, tous ceux qu’elle avait appelés en vain et qu’elle avait fini par oublier. Elle les vit tous, et ils la saluèrent, lui prirent la main, lui dirent des paroles amicales. Tous ceux qu’elle croyait inexistants, ou n’être que des figures rêvées. Ceux qu’elle avait appelés en silence lorsqu’elle était seule. Ceux qu’elle appelait ses âmes-sœurs. Elle les reconnut, elle leur parla. Et son visage, peu à peu, s’éclairait. Transformée, elle vagabonda parmi eux avec l’homme noir, le bouffon coloré, le magicien qui l’avait guidée et ramenée en ce lieu auquel elle ne croyait pas.
Mais ce lieu existait, ces humains existaient. C’était son lieu et son feu. Et soudain, elle comprit qu’elle avait rêvé la ville, la solitude, le pont et même la majestueuse femme noire. Que tout ce qu’elle avait vécu n’était qu’un mauvais rêve. Et qu’elle s’était réveillée et retrouvée dans le lieu qui était le sien depuis toujours.