Celui-ci lui adressa la parole:
"Je suis ton dieu intérieur. C’est parce que tu es à l’agonie que tu as la faculté de me voir.
- À l’agonie moi? s’écria l’homme occupé, totalement affolé.
- Oui, tu es à l’agonie parce que tu t’es laissé occuper à outrance par tes innombrables activités et par le monde entier.
- Mais, mais... balbutia le pauvre homme, n’est-ce pas une chose bienfaisante? J’ai fait ce que j’ai cru bon pour satisfaire tout le monde autour de moi.
- Non, justement, ce n’est pas bien! rétorqua le jeune dieu. Tu t’es complètement trompé. Tu es possédé depuis toujours par ton démon intérieur.
- Mon démon intérieur?
- Oui. Et en te laissant posséder et occuper par lui, tu m’as oublié et renié. Tu ne m’as laissé aucune place dans ta vie. Voilà pourquoi tu vas mourir.
- Je t’en supplie! s’exclama l’homme occupé. Accorde-moi une chance, je t’en prie! J’ai aidé tant de monde, j’ai trouvé des solutions à tant de problèmes, j’ai tant travaillé, j’ai tant donné...
- Non, tu n’as pas donné! l’interrompit le jeune dieu implacable. Tu confonds l’aide et le don. Il est aisé d’aider le monde entier et d’en tirer gloire, en se prenant pour un bienfaiteur. Mais le don est différent. Le don, c’est se donner soi-même dans un élan total, alors que l’aide, c’est donner des choses que l’on possède, qu’elles soient matérielles ou non. Or, toi, tu ne peux pas te donner toi-même, car tu n’es rien ni personne. Même si tu possèdes de nombreux biens et des capacités, tu es vide. Tu n’es jamais allé voir à l’intérieur de toi pour tenter de te rencontrer et de me rencontrer.
- Ce n’est pas vrai! répliqua l’homme occupé, bouleversé par les cruelles accusations qui balayaient irrévocablement sa foi en lui et en tout ce qu’il faisait pour le monde. Ce n’est pas vrai! Depuis longtemps, je viens ici pour contempler cette rose blanche que j’aime profondément.
- Tu t’es contenté de te servir d’elle, de puiser en elle de l’énergie pour t’occuper encore davantage. Tu n’as pas le courage et la clairvoyance de reconnaître à quel point elle t’est indispensable ni ce qu’elle représente vraiment pour toi. Tu ne l’as pas reconnue et tu ne la connais pas. Mais je vais te donner une seconde chance. Si tu veux m’accorder une juste place en toi et faire de moi ton ami, il faut que tu sacrifies certaines choses parmi celles qui t’occupent. Mais prends garde: tu dois choisir l’objet de ton sacrifice avec discernement et clairvoyance. Si tu réussis à accomplir cela, ta vie et ton âme seront sauves. A présent, adieu!"
La forme s’évanouit et l’homme occupé ne vit plus que la rose blanche qui étincelait comme un joyau. Il s’approcha d’elle et étendit la main pour l’effleurer, émerveillé et enivré par son parfum. Alors qu’il la frôlait, il sentit une vive douleur au bout de son doigt. Il avait été piqué par une de ses épines et saignait légèrement. Il en fut ébranlé et en conclut que c’était cela qu’il devait sacrifier dans sa vie: son attirance insensée et invraisemblable pour cette rose qui lui avait fait perdre l’esprit! Sa blessure lui indiquait la voie à suivre.
Il retira vivement sa main et se précipita hors du jardin, avec la ferme intention de ne plus jamais y venir. Ainsi, son dieu intérieur lui accorderait une chance de continuer de vivre comme avant et d’œuvrer à toutes ses activités, qui étaient bonnes et utiles.
Au début, tout se passa très bien: il se sentait revivre, la petite blessure de l’épine de rose se cicatrisa rapidement et tout revint dans l’ordre. On le sollicitait encore davantage et il était satisfait de prodiguer ses conseils, d’aider et de travailler au progrès de l’humanité.