Ces précisions nous révèlent que cette femme noire a été dépossédée d’elle-même, dévalorisée ou maudite, et qu’elle a grand besoin d’être libérée et sauvée.
Psychologiquement, lorsque notre attitude consciente est fausse et manque de justesse, l’inconscient ne peut pas se manifester à bon escient et ne contribue plus à notre évolution psychique. Il devient en quelque sorte inactif et provoque des états névrotiques. Il est alors nécessaire de changer d’attitude pour qu’il puisse à nouveau s’exprimer et laisser émerger ses contenus refoulés.
Pourtant, dans ce conte, le problème ne vient pas de l’attitude consciente, mais d’un contenu de l’inconscient collectif, d’un ARCHÉTYPE qui a été négligé et refoulé par la conscience.
Cet ARCHÉTYPE est la FEMME NOIRE: celle-ci figure l’aspect obscur et destructeur de la Grande Mère ou Déesse-Mère des sociétés antiques.
Tout archétype est ambivalent: il a un aspect positif et un aspect négatif, une dimension lumineuse et une dimension obscure…
Par exemple, la déesse Isis est nommée "grande magicienne" ou "sorcière": lorsqu’elle est en colère, elle est sorcière; lorsqu’elle est bienveillante, elle est généreuse. Elle incarne ce double aspect de l’archétype de la mère, sa face lumineuse et sa face sombre. Toutes les déesses-mères possèdent cette ambivalence puisqu’elles représentent des femmes complètes.
Dans les pays influencés par le christianisme, la figure de la Grande Mère s’est scindée en deux, s’appauvrissant et se divisant: la Vierge Marie est exclusivement bénéfique, dissociée de son aspect obscur, et elle ne représente que l’aspect lumineux de la mère. Toutefois, il subsiste de nombreuses figures de "vierges noires" qui compensent cet aspect unilatéral lumineux: c’est comme si la Grande Mère revenait sous sa forme sombre, qui a été exclue des religions et des conceptions officielles.
En conséquence, ce conte pose un problème fondamental: le refus de notre civilisation de donner sa juste place à l’archétype de la Déesse (et femme) totale et complète. Une telle exclusion risque de détruire le processus d’évolution collectif, car pour évoluer et devenir complet, sur le plan individuel et collectif, il faut intégrer les aspects sombres et obscurs de la psyché. C’est l’oeuvre la plus difficile à réaliser et c’est la raison pour laquelle on préfère ne prendre en compte qu’un aspect et rejeter l’autre, au risque de stagner dans un unilatéralisme étriqué et peu évolutif.
La femme noire du conte est également inquiétante en raison de sa couleur noire: elle rappelle les dieux chtoniens, les dieux de la terre et des souterrains. Pour de nombreuses civilisations, le noir est en relation avec le mal, bien que le noir soit une couleur qui symbolise l’au-delà, la mort, et pas nécessairement le mal. Être noir signifie aussi refuser d’être vu, vouloir rester dans l’ombre, "dans le noir".
Dans ce conte, la couleur noire est étroitement liée à la malédiction qui affecte la femme noire. Celle-ci a des difficultés à se libérer de sa malédiction, d’où son ambivalence. D’une part, elle désire vivement l’aide d’autrui, d’autre part, elle ne veut surtout pas être vue telle qu’elle est.
Psychologiquement, cela arrive souvent lorsque l’on souffre beaucoup: bien que l’on aspire profondément à être aidé, l’on ne veut - ou ne peut - pas montrer sa souffrance aux autres.
