Les visiteurs venaient la voir pour entendre une histoire, une de ces histoires qui viennent de la nuit des temps, après avoir circulé à travers le monde et ses nombreuses civilisations. Mais chacun cherchait une histoire qui lui fût propre, et l’initiatrice puisait alors dans le réceptacle d’histoires qu’elle possédait, y compris celles qu’elle inventait elle-même, l’une ou l’autre qui répondît à la question posée par le visiteur. A l’issue de quelques visites, il était rare qu’elle n’eût trouvé l’histoire juste que le visiteur devait entendre, comprendre, assimiler, celle qui peut-être allait le transformer. En général, il la rédigeait de sa propre main et en écrivait la suite, indéfiniment, jusqu’à ce qu’elle l’éclairât. Alors, il cessait de venir. Ils étaient de plus en plus nombreux à venir quêter leur histoire auprès d’elle. C’est ainsi qu’elle donnait sens à leurs destinées.
Elle ne faisait d’ailleurs pas grand chose: les histoires s’ébauchaient et s’écoulaient en elle comme un fleuve aux ramifications infinies, et les destins se tissaient, traversant de vastes contrées inexplorées et des paysages inconnus.
Un jour, il arriva un visiteur qui venait, lui expliqua-t-il, d’un pays très éloigné. En le voyant, elle s’étonna que sa renommée pût aller si loin et le considéra avec attention. Il était grand et sec, avec un visage brûlant d’une vitalité malsaine, un front large, des yeux exorbités, des rides profondes creusant ses joues. Il était surtout vêtu de la plus étrange manière: une cape noire, ample et épaisse, le recouvrait entièrement, et l’on ne voyait que ses mains gantées de noir et ses bottes luisantes.
Il ne voulut pas s’asseoir et la dévisageait d’un air étrange. Elle lui posa quelques questions, en vain. Il souriait avec ironie et continuait de la fixer, comme s’il attendait quelque chose. Soudain, elle pâlit et porta la main à son front où perlaient des gouttes de sueur. Elle se sentit mal et dut s’asseoir, oppressée. L’inconnu semblait satisfait de la voir dans cet état.
Qui était-il donc? Elle le connaissait! Il lui était familier et pourtant, elle ne parvenait pas à se souvenir de lui. Elle respira profondément à plusieurs reprises, se leva, ouvrit la fenêtre et regarda le jardin: de là, elle pouvait voir le bassin et même, parfois, le poisson doré qui bondissait hors de l’eau à la manière d’un dauphin. Elle se sentit apaisée. Le poisson était là, elle venait de le voir plonger et cela la rassura.
Elle se retourna vers l’inconnu. Il était toujours à la même place.
"Qui êtes-vous et que désirez-vous? lui demanda-t-elle.
- Rien, répondit-il.
- Alors, partez!
- Non!
- Pourquoi?
- Je veux séjourner ici quelque temps, je n’ai nulle part où aller.
- Il y a bien des lieux où l’on peut aller…
- Nulle part, on ne veut de moi."
C’est alors que brusquement elle se souvint. Elle se crispa et s’agrippa à son fauteuil. C’était bien lui. Comment ne l’avait-elle pas reconnu? Comment avait-elle pu oublier qu’il existait quelque part cet être toujours aussi froid, sec, inhumain, et inébranlable lorsqu’il avait décidé quelque chose. Lui! Le pire qu’elle eût connu! Comme si son passé la rattrapait une fois encore, alors qu’elle avait cru en être libérée. Mais cette fois-ci, elle allait lutter, se défendre, se battre. Elle n’était plus démunie comme autrefois, elle connaissait les pouvoirs néfastes des êtres stériles et prédateurs. Et lui, l’avait-il reconnue? Etait-il là pour elle?
"Soit, lui fit-elle froidement, il y a une cabane au fond du jardin, vous pouvez vous y installer jusqu’à ce que vous repartiez. Mais en aucun cas, je ne veux vous voir ici lorsqu’il vient du monde. Vous comprenez?
- Oui."