Tous les animaux faisaient partie de sa vie: elle sentait leur présence et percevait si l’un d’eux était en danger ou au contraire en sécurité. Et pourtant, un jour déjà lointain, son instinct lui a fait défaut. Lors de la mort de son petit. Il restait au plus profond d’elle une vague mémoire de cette tragique disparition.
Si elle pouvait soupirer et pleurer comme Ganede, elle le ferait volontiers. Mais elle ne le pouvait pas. Alors elle se contentait de diriger sa trompe vers le ciel dans un bruit de tonnerre, comme pour lui demander des comptes. En la voyant ainsi, Ganede avait l’impression qu’elle l’interrogeait. Pourquoi, malgré la joie de vivre et la liberté, la mort existe-t-elle, et la nécessité de tuer pour se nourrir? Pourquoi la nature, si clémente et nourricière, apporte-t-elle aussi des famines, des sécheresses, de violents tourbillons?
Ganede se posait les mêmes questions, mais ne trouvait pas de réponse. C’est comme demander pourquoi le jour suit la nuit, l’ombre la lumière, le mâle la femelle, la mort la vie. Y a-t-il quelqu’un qui sache la vérité à ce sujet?
Un jour, Ganede s’est adressée à la matriarche d’une voix haute et intelligible. Jusqu’à présent, elle n’avait fait que la regarder et la caresser en lui murmurant des mots doux. Mais ce jour-là, elle s’est arrêtée, s’est assise sur une haute souche d’acacia, et lui a parlé.
La matriarche en a été confuse. Elle n’a rien compris aux mots de Ganede. Elle s’est astreinte à ouvrir grand ses oreilles, plantée sur ses quatre pattes. Alors, au bout de quelques heures, le miracle s’est produit. Elle a perçu, puis entendu des sons. Et elle en a saisi le sens. Au fil des mots, elle a fini par saisir l’essentiel: ce qu’il y a entre les mots, ce silence qui lui est perceptible, à elle qui a l’habitude du silence de la nature.
Ganede lui a raconté comment elle est arrivée là, et lui a décrit le monde où elle a vécu. C’est ainsi que la matriarche a compris certaines choses du monde humain. Le mystère a commencé à se lever.
"Tu sais, matriarche, j’ai tellement de mots en moi, de choses inexprimées, que je ne sais par où commencer, ni si je parviendrai à terminer…"
La matriarche a secoué sa trompe pour l’encourager et l’a regardée dans les yeux. Cela était bon, doux, presque de la compassion. Alors, Ganede a continué de lui parler, chaque jour.
"Tu as la chance de vivre dans la nature depuis toujours. Tu n’es jamais allée dans une ville dense et n’as jamais côtoyé une multitude d’humains à la fois. Moi, je suis venue ici à cause d’une douleur intolérable. Je souffrais tant que j’ai voulu mourir. Et je suis venue ici pour mourir. Je croyais que ce serait plus facile. Je voulais mourir et ne plus jamais retourner là-bas. Il y a cet homme qui m’a fait du mal, une peine profonde qui m’a brisée et qui m’a donné envie de mourir. Lui-même avait cessé d’être vivant quand je l’ai rencontré. J’ai voulu le sauver de la mort et je lui ai donné la vie que j’avais en moi. Mais cela m’a épuisée, et j’ai voulu mourir à mon tour. Il ne m’a pas donné d’énergie en retour, tu comprends, Matriarche?"
C’était difficile à saisir pour la vieille éléphante. Dans son monde naturel, quand on recevait, on donnait. Tout était échange. On tirait son énergie du soleil, de la lumière, du repos de la nuit, de l’eau, de la nourriture, des semblables qui faisaient parfois un bout de chemin avec vous. Quand on était responsable d’un troupeau, comme elle l’avait souvent été, ou quand on avait un petit à protéger, il était impensable de désirer mourir. La responsabilité vis-à-vis de la vie vous emplissait d’énergie.
"Je sais que c’est difficile pour toi de comprendre ce que j’ai pu ressentir, tout comme c’est difficile pour moi de comprendre ce que c’est que de suivre son instinct, l’élan vital, de ne pas douter de la vie et de soi, de ne pas chercher à la détruire. Là d’où je viens, il n’y a presque plus d’animaux sauvages. Les humains ont perdu et détruit leur instinct. Et lorsqu’on ne peut plus écouter son instinct, on écoute les mots qui défilent en nous comme une litanie. Les mauvais mots qui nous détruisent et nous donnent envie de mourir. Surtout nous, les femmes, comprends-tu? Tu es une femme aussi. Et tu as vécu bien plus que moi."