L’assemblée fut si abasourdie par cet incident que nul ne songea à l’arrêter ni à la poursuivre. Arrivée dehors, elle courut, courut, courut à en perdre haleine jusqu’à sa chaumière où l’attendait l’oie.
"Alors, lui as-tu posé ta question? lui demanda celle-ci.
- Oui, mais comme la première fois, il est resté muet, soupira la bergère. Il n’a regardé que mes cheveux et mes yeux…
- Bien, bien… murmura l’oie.
- Non, ce n’est pas bien du tout! répliqua la bergère. En m’enfuyant, j’ai perdu la plume d’or que tu m’avais donnée. C’est terrible, ma chère oie! Pardonne-moi!
- Ne t’inquiète pas, mon enfant… Cela est bien ainsi."
Après les deux bals, la bergère reprit sa vie quotidienne. Mais quelque chose avait changé en elle. Elle n’éprouvait plus la moindre joie à garder ses brebis qu’elle aimait tant. Où qu’elle tournât son regard, le visage du prince lui apparaissait. Elle soupirait et des larmes gonflaient ses yeux à tout instant.
Ses frères, eux, étaient toujours aussi enthousiastes et ne cessaient de parler des princesses qui leur avaient tourné la tête! Hélas, se répétaient-ils d’humeur chagrine, ce sont des princesses et nous ne sommes que de vulgaires bergers!
Jusqu’au jour où l’on entendit au loin un grand tumulte: un tintamarre emplit le village, les collines et les bois alentour, et parvint aux bergers et à leurs troupeaux, jusqu’à la chaumière. L’oie arriva et dit:
"Il est arrivé ce que j’attendais, le prince a trouvé la plume d’or!
- Qu’importe! répondit la bergère avec amertume. Que peut-il en faire? Et comment pourrais-je bien la lui reprendre, ma chère oie. La vie est bien injuste et dure…
- Ne sois pas si triste, ma petite bergère! Sois heureuse! Je sais, moi, ce qui est arrivé.
- Tu le sais? Alors dis-le moi, je t’en prie!
- Eh bien, après ta fuite du bal, le prince a ramassé la plume d’or que je t’avais offerte, qui est mon bien le plus précieux. Et il l’a utilisée pour écrire. Il a envoyé des courriers dans toutes les directions, portés par des messagers, pour rechercher celle à qui appartient la plume d’or.
- Comment le sais-tu?
- Je le sais.
- Mais… d’où te vient cette plume d’or? Tu ne me l’as jamais dit.
- Je t’ai dit qu’elle était mon bien le plus précieux. Sache qu’elle est ma vie elle-même.
- Ta vie, ma chère oie? s’écria la bergère. Mais alors, tu es en grand danger!
- Certes! fit l’oie avec un petit rire aigrelet. Mais rassure-toi, il me reste encore un peu de temps…
- Un peu de temps? Que veux-tu dire? Je ne veux pas que tu meures par ma faute! s’exclama la bergère en pleurant. Je veux rester ici avec toi jusqu’à la fin de ma vie! Rien de plus! Qu’allons-nous devenir toutes les deux? Si tu meurs, je meurs!
- Ne sois pas aussi affligée, la calma l’oie en frottant tendrement son bec contre sa main. Et écoute-moi avec attention. Le prince te cherche dans le monde entier. Il a organisé un troisième bal. Et tu vas t’y rendre.
- Non, je ne veux pas… gémit la bergère. Non, cette fois-ci, je ne veux pas me rendre stupide devant tout le monde.
- Écoute-moi, fit l’oie fermement. Tu iras à ce bal. Regarde cette robe, continua-t-elle en s’écartant légèrement. Tu la porteras à ce bal."
La bergère découvrit alors une robe féérique qui scintillait comme si elle était faite de poussière d’étoile, si légère et aérienne qu’on l’eût crue tissée de plumes d’or. L’oie lui fit un clin d’œil complice.
"Tu iras au bal vêtue de cette robe, répéta-t-elle, et tu apparaîtras telle que tu es aux yeux de tous. Tu iras vers le prince et tu lui demanderas: "Mon prince, pourquoi avez-vous gardé cette plume qui ne vous appartient pas. Elle est à moi. Aussi, rendez-la-moi, je vous prie."
Ainsi fut fait. La salle de bal était vivement éclairée par de somptueux bougeoirs aux mille bougies de toutes couleurs. La bergère, parée de sa robe dorée, passa au milieu de la foule qui était muette de stupeur. Elle s’approcha du prince, rayonnante, et lui fit une profonde révérence. Au moment où elle se releva, il la reconnut et la regarda avec ardeur. Elle profita de son silence pour lui poser la question soufflée par l’oie.