"C’est un arbre-cerf! lança la voix d’un ton impérieux. Tu ne sais pas ce qu’est un arbre-cerf?
- C’est absurde! Je n’ai jamais entendu une telle sottise, cela n’existe pas voyons! Je deviens fou, ma parole. Il est temps de rentrer au sanatorium."
Au moment où il s’apprêtait à quitter les lieux, il ne put s’empêcher d’y jeter un dernier coup d’œil.
Il le vit alors dans toute sa splendeur. La pleine lune l’éclairait vivement. C’était bien un cerf qui semblait faire corps avec le tronc de l’arbre. Il le contempla sans fin, stupéfait, fasciné. Comment la nature avait-elle pu créer un phénomène aussi insolite, aussi invraisemblable?
"Tu vois l’arbre-cerf à présent?" lui demanda la voix avec une pointe d’ironie.
Il n’osa pas répondre. Oui, il voyait le cerf devant lui, de plus en plus nettement. Il frémissait de vie, comme s’il allait se détacher de l’arbre et s’enfuir dans la nuit avec ses bois arqués ondulant au clair de lune.
Il voulut se détourner pour de bon, lorsqu’il entendit une voix rauque lui dire avec fermeté:
"Reste, ne t’en va pas, j’ai à te parler!"
Il se retourna vers l’arbre. Les yeux du cerf le fixaient. Un frisson traversa son corps. Il se sentait défaillir. Il toussa violemment.
"Qui parle? Qui es-tu? balbutia-t-il lorsque sa toux se fut calmée.
- Je suis l’arbre-cerf. Tu ne me reconnais pas? Je suis...
- Arrête, je t’en prie! cria-t-il. Je crois deviner…"
Des larmes coulaient sur ses joues, piquantes dans le froid.
"Je me souviens à présent… On te représente parfois comme un cerf...
- Oui, je suis celui que tu as tant prié et qui n’a pas entendu ton appel. Tu priais trop avec ta tête, et pas assez avec ton âme. Cette voix intérieure que tu as niée, méconnue, que tu n’as jamais écoutée. Alors je ne répondais pas à tes prières.
- Pardon, murmura-t-il, et merci...
- Tu me rencontres ce soir parce que tu es au fond, au bout, tu as atteint la limite de ce qu’un être humain peut endurer. Tu as perdu toute foi en la vie, en toi, donc en moi. Et tu es venu jusqu’ici."
Il tomba à genoux, serrant le tronc entre ses bras et sanglotant comme un enfant. L’autre, celui qu’il avait attendu toute sa vie sans le savoir, était vivant.
"Relève-toi, fit la voix, et retourne chez toi; tu n’as plus de raison de rester ici à présent.
- Mais je ne suis pas guéri.
- Cela n’a plus d’importance. Ecoute simplement ta voix intérieure. C’est elle qui te guidera vers moi chaque fois que tu en auras besoin."
Sur ces mots, un profond silence s’abattit sur le bois. Il leva la tête: le cerf était toujours là, redevenu immobile, sans vie, faisant partie de l’arbre. Il se demanda s’il n’avait pas rêvé.
Il retourna au sanatorium à temps pour le dîner. Personne n’avait remarqué son absence. Il respirait aisément et gravit les escaliers avec agilité.
"Pas si vite, lui intima la voix intérieure, va plus lentement si tu veux m’entendre."
Le lendemain, il se sentit si bien que les médecins n’y comprirent rien. Ils acceptèrent de le renvoyer chez lui pour un temps, jusqu’à ce que la maladie revînt, ce dont ils ne doutaient pas.
Après avoir fait ses bagages, il retourna dans le bois pour y revoir l’arbre-cerf. Arrivé devant l’arbre, il constata avec stupeur que ce qu’il avait pris pour la tête d’un cerf n’était qu’une excroissance sur le tronc, piquée de branchages. Certains points sombre lui avaient fait illusion. En plein jour, il était impossible de les confondre avec des yeux et un mufle d’animal.
Il retourna tristement au sanatorium. Il avait été le jeu de ses illusions. Tout cela n’avait été que le fruit de son imagination maladive.
"Qu’est-ce que tu te racontes encore! lui fit la voix intérieure. L’arbre-cerf existe, il s’est manifesté à toi et tu oses douter! Veux-tu que je me taise à tout jamais?
- Non, je t’en supplie!"