Lorsque, enfin, elle se tut, il lui parla doucement, puis la prit par la main, l’entraînant dans le corridor. Ils traversèrent la salle remplie de masques sans les voir, souriants, seuls.
De longues nuits, ils passèrent ensemble. De longues nuits, elle lui parla et il il l’écouta. Et toujours, il lui disait "parle-moi" et toujours, elle lui répondait.
Et lentement, doucement, Malmir s’éveillait, devenait vivant. Les forces si longtemps contenues en lui affluaient et le remplissaient d’une irrésistible énergie, balayant toutes les peurs, les lâchetés, les habitudes. Il osa enfin retirer sa cuirasse. L’enfant qu’il n’avait jamais été s’éveilla. Il riait, pleurait, jouait, cabriolait. Les yeux brillants, il inventait mille facéties et fantaisies, improvisait des scènes magiques, sans cesse rejouées différemment, enfin exprimant…
Tour à tour enchanteur aux tendresses enjôleuses, guerrier aux ardeurs impétueuses, ou grand-prêtre d’un rituel officiant, les yeux dans les étoiles, il jetait généreusement en pâture à l’univers leurs étreintes passionnées. Les cloisons du labyrinthe abattues, son grenier devint aussi vaste que l’univers qu’il découvrait en lui.
Une nuit cependant, demeuré seul, il fit un cauchemar. Il errait dans un labyrinthe, indéfiniment, croisant une multitude de masques immobiles et muets. Il s’éveilla, tenaillé par l’ancestrale peur. La peur d’avoir trop donné, trop exprimé, d’être perdu, englouti. Et, pour la première fois, cette vie qui jaillissait d’elle, avec ses puissantes exigences, l’effraya.
Il ne retourna plus dans la petite pièce au fond de la vaste demeure. Durant de longues semaines, il s’acharna à reconstruire avec soin les cloisons de son grenier. Enfin, à nouveau en sécurité, son visage redevint terne et sa voix se tut.
Une nuit, le vieillard drapé vint lui rendre visite.
"Que veux-tu? lui cria Malmir.
- C’est toi qui le demandes? Je viens te chercher.
- Non, je ne veux pas, pas encore!"
Mais déjà le vieillard s’avançait vers lui, la main tendue, un sourire aux lèvres.
Alors Malmir se leva, se jeta sur lui et, les mains serrant son cou avec rage, dans une lutte féroce, il le tua.
Lorsqu’il se réveilla, le soleil de midi illuminait son grenier. Serein, léger, Malmir se leva, se vêtit, et quitta le labyrinthe pour toujours.