"Vous vous intéressez à la pêche, Monsieur? lui demanda subitement celui-ci.
- Mais... oui... enfin... je... bafouilla Aldo complètement déconcerté. C’en était trop! Il voulut partir sur le champ, mais se sentait incapable de bouger. Ses jambes ne lui obéissaient plus. Non, pas tellement... réussit-il à articuler. Et pourtant j’aimerais bien comprendre pourquoi vous...
- Qu’aimeriez-vous comprendre? l’interrogea à nouveau l’homme en s’approchant de lui.
- Pourquoi…" Une fois de plus, Aldo fut incapable de poursuivre. Le malaise qu’il ressentait depuis son réveil était en train de se muer en véritable angoisse. Il se sentait si las qu’il s’assit sur un rocher.
"Je n’en sais rien... reprit-il après un instant de silence durant lequel il tenta de mettre de l’ordre dans le flot de sensations pénibles qui l’envahissaient. Je n’en sais rien. Depuis ce matin, il y a quelque chose que j’aimerais saisir, mais je n’y arrive pas. Cela me perturbe et me donne la nausée. D’ailleurs j’ai de nouveau cette envie de vomir."
Malgré son antipathie pour l’inconnu, Aldo était soulagé de pouvoir parler de ce qui l’oppressait.
"C’est sans doute ce rêve, continua-t-il nerveusement, que j’ai fait cette nuit et dont je ne parviens pas à me souvenir. Depuis mon réveil, j’ai la sensation de n’être plus moi-même, d’être un autre. Oui, c’est ça, un autre ou même plusieurs autres, que j’avais ignorés jusqu’ici. Comme ces poissons qui habitent le fleuve! s’exclama-t-il fiévreusement. Je suis comme ce fleuve, limpide et lisse, mais au fond de moi il y a tous ces poissons que je ne peux pas digérer! Il s’arrêta et eut un rire sec, comme pour se moquer de ses paroles si étranges. Si encore, reprit-il d’un ton amer, je savais qui ils sont, d’où ils viennent, ce qu’ils veulent de moi... mais je ne le sais pas. Si je pouvais seulement les attraper, comme vous vos poissons...
- Vous les mangeriez alors, n’est-ce-pas?" l’interrompit le pêcheur.
La gorge serrée, Aldo secoua la tête en signe de dénégation.
"Non, répondit-il. Non, je ne les mangerais pas.
- Et pourtant, insista l’homme, c’est bien ce que vous m’avez conseillé de faire tout à l’heure.
- ... Oui, finit par admettre Aldo de plus en plus furieux. Oui, sans doute. Mais ce ne sont pas les mêmes poissons! C’est tout à fait différent, vous le savez bien, voyons!"
Ce qui se passait était vraiment surprenant. Lui qui ne s’était jamais confié à personne, il venait de révéler à un inconnu des choses incroyables, inattendues, des choses que lui-même ignorait encore quelques instants auparavant.
"Donc, reprit l’homme d’une voix calme, vous mangeriez ces poissons qui résident dans vos eaux troubles, vous les détruiriez volontiers, n’est-ce-pas?
- Cessez donc de me tourmenter avec ça! s’écria Aldo en colère. Il tremblait, fixant son interlocuteur d’un air farouche. Comment pourrais-je leur rendre la liberté, puisque j’ignore tout d’eux. D’ailleurs j’ignorerai toujours tout d’eux. Je ne sais pas qui je suis, ni où je vais, ni pourquoi je suis arrivé là, ni pourquoi je vous raconte tout cela. C’est peine perdue! fit-il, amer. Et puis cette histoire de poissons est parfaitement absurde! On ne peut tout de même pas comparer ce que je ressens à une vulgaire histoire de poissons qu’on attrape et relâche.
- Croyez-vous que ce soit une vulgaire histoire de poissons? le provoqua l’inconnu, un sourire ironique aux lèvres. Mais ses yeux demeuraient graves.
- Ah! je ne sais plus! cria Aldo surexcité. Et admettons que je réussisse à attraper ces "poissons" qui habitent à l’intérieur de moi, je ne pourrais tout de même pas leur rendre la liberté, il faudrait que je... les garde... prisonniers, que je... les tienne... en bride, que je les maîtrise... bégaya-t-il.
- C’est là où vous vous trompez, objecta l’autre. Rien ne serait plus nuisible. Les attraper suffirait. Après il faudrait leur rendre la liberté. C’est la condition à...
- A quoi donc? lança Aldo plein de ressentiment pour l’homme énergique et sûr de lui qui lui jetait à la tête ses impuissances, son ignorance, son vide intérieur, et se mêlait de lui donner des leçons. A quoi donc? répéta-t-il fou de rage.
- A votre propre liberté…" répondit l’inconnu, impassible.