Elle prit avec précaution la fragile petite bête dans sa main et l’emporta dans la maison qu’elle partageait avec son irascible compagnon. Elle n’était plus toute jeune, mais sa vigueur et son allure fière avaient préservé son énergie vitale. L’homme la suivit, intrigué: c’était la première fois qu’il la voyait aussi douce et généreuse. Lui était grand aussi, fort, à peu près du même âge qu’elle, mais son dos voûté révélait une faiblesse qui paraissait le miner de l’intérieur.
La femme déposa le papillon sur un voile de soie, frôla son corps et ses ailes d’une pommade régénératrice, puis lui fit aspirer quelques gouttes d’une eau si fraîche qu’il se sentit apaisé. Alors qu’il s’assoupissait, elle s’assit à ses côtés et resta de longues heures à contempler la fragile et délicieuse créature apparue si prodigieusement dans son balai. D’où pouvait-il bien venir? Y avait-il un autre monde ailleurs? Et si oui, comment le découvrir? Si le papillon était venu de là, il pourrait peut-être lui servir de guide? Elle aimerait tant échapper à l’homme qui ne cessait de la maudire et de la réprimander, l’accusant de la vie pitoyable qu’ils menaient, aller dans un autre monde peuplé de créatures semblables à ce papillon... Sans s’en apercevoir, elle rêvait à voix haute.
"Qu’as-tu à grommeler ainsi? l’interrompit l’homme avec colère.
- Rien, ce n’est rien, j’ai dû m’endormir et parler dans mon sommeil.
- Tu mens! Tu voudrais bien t’en aller, n’est-ce pas?
- Oui! répondit-elle impétueusement. Je voudrais te quitter. Tu ne me donnes rien que des jérémiades et des crises de rage à longueur de temps; et cela va me faire mourir à la longue!
- Tant mieux! Ne suis-je pas déjà mort, moi? Et tout cela par ta faute, insensée!
- Pour un mort, tu t’époumones rudement, et le tonnerre lui-même n’ose plus se montrer quand tu es dans les parages!
- Sorcière au balai maudit! Tais-toi!
- Dans ce cas, laisse-moi seule!
- C’est bien, je m’en vais, puisque c’est ce que tu veux! Tu entends? Je m’en vais…
- Oui, j’entends, fit-elle avec indifférence.
- Puisque cela ne semble guère te faire d’effet, je m’en vais pour de bon!
- Adieu! s’esclaffa-t-elle.
- Adieu et que les enfers t’engloutissent à jamais!"
Sur ce, il sortit, bien décidé à ne plus jamais revenir. Elle le regretterait, mais il ne reparaîtrait plus. Ce serait sa punition. A présent, il allait courir l’aventure et mener sa vie. Il partit à grandes enjambées, continuant de vociférer. Mais elle ne l’entendait plus.
Depuis que le papillon était entré dans sa vie, elle était dans un tel état de ravissement qu’un fol espoir avait germé en elle. Un espoir? Certes, elle avait ouvert la boîte interdite, et mille désolations et tourments s’en étaient échappés. Mais tout au fond de la boîte, résidait une chose mystérieuse qui y était demeurée: l’espoir. Celui-ci s’était imprégné en elle, en grand secret, et c’est ainsi qu’elle avait pu survivre, avec cet espoir gisant dans son âme. Le ciel lui avait peut-être donné une forme? Elle regarda le papillon et des larmes lui montèrent aux yeux: si seulement cela pouvait être vrai, si seulement il était la forme de l’espoir.
Les jours suivants, la femme soigna le papillon, le caressant légèrement de son baume et le désaltérant d’eau; et la gracieuse petite bête reprit des forces. Bientôt, il put étendre ses ailes puis voleter de-ci de-là dans la pièce. Enfin, il sortit au grand jour, tout étonné par le monde qu’il découvrait, si différent de celui qu’il avait quitté. Etait-ce là l’autre monde? Non, l’au-delà était paradisiaque et ce monde-ci n’avait rien d’idéal ni même de beau: il y manquait tant de choses. Il n’y avait ni fleurs, ni plantes, ni arbres, ni animaux... Rien que des pierres et des rochers, et au loin, des montagnes nues et grises. Seul, un petit cours d’eau mettait un peu de vie dans ce lieu sinistre. Comment allait-il survivre ici? Et comment retourner dans son monde? Il pourrait peut-être tenter de trouver un passage, une voie, une passerelle. Mais quelle direction prendre? Après réflexion, il décida d’aller explorer l’est: n’était-ce pas là que le soleil se levait?
Lorsque la femme le vit s’envoler sans paraître vouloir rebrousser chemin, elle se mit à le poursuivre en criant:
"Attends, ne t’en va pas, tu vas mourir. Laisse-moi venir avec toi. Ne disparais pas de ma vie, je t’en prie!"
Hélas, le papillon ne comprenait pas son langage. Mais en la voyant courir éperdument derrière lui, il se posa sur un rocher et l’attendit. Elle lui fit un signe qu’il parut saisir. Elle aussi avait pris une décision: elle devait le suivre, il était son seul guide vers l’autre monde et son ultime espoir. Il se remit à voler vers l’est. Elle marchait à ses côtés et il n’était pas mécontent qu’elle l’accompagnât. Elle avait pris soin de lui avec bienveillance et son baume, qu’elle portait toujours avec elle, pouvait lui être utile.
Ils arrivèrent au pied d’une montagne: la femme se mit à la gravir. Pour le papillon, c’était chose aisée, ses ailes étaient totalement rétablies et après des journées de repos, il aspirait à s’ébattre. Mais pour la femme, c’était plus ardu: le versant qu’elle escaladait était abrupt et de nombreux cailloux rendaient sa marche laborieuse. A mi-chemin du sommet, elle s’arrêta, épuisée. La pluie se mit à tomber, forte et serrée, et elle grelotta dans ses vêtements légers. Le papillon n’aimait pas davantage cette pluie agressive qui risquait de le blesser.